
FORMER DES TECHNICIENS, MAIS AUSSI DES HOMMES CAPABLES DE PENSER LE PROGRÈS ?
Depuis quelque temps, un débat s’est ouvert dans l’espace public sur la qualité et l’orientation des politiques d’éducation nationale, de formation professionnelle et d’enseignement supérieur en Afrique.
En Côte d’Ivoire, le ministre de l’Enseignement supérieur a notamment estimé qu’il n’était pas nécessaire qu’un doctorant en histoire bénéficie systématiquement d’une bourse à l’étranger, considérant qu’une telle formation pouvait être entièrement réalisée sur place.
De son côté, le président du Burkina Faso a appelé à orienter davantage la formation vers les disciplines scientifiques et techniques afin de relever les défis de la construction, de l’industrialisation et du développement de nos États.
Ces différentes prises de position soulèvent une question fondamentale : est-ce la formation scolaire ou universitaire qui détermine exclusivement nos compétences et notre aptitude à la technicité ?
L’histoire des inventions nous invite à nuancer la réponse.
Joséphine Cochrane, sans formation scientifique particulière, conçut l’un des premiers lave-vaisselle mécaniques réellement efficaces. Mary Anderson, entrepreneure active notamment dans l’immobilier et l’agriculture, inventa le premier essuie-glace manuel fonctionnel pour automobile. Richard Arkwright, ancien barbier et fabricant de perruques, développa une machine de filature hydraulique qui joua un rôle majeur dans la révolution industrielle.
Nous pouvons également citer Johannes Gutenberg, James Hargreaves, Percy Shaw ou encore Elias Howe. Plusieurs de ces inventeurs n’étaient pas, à l’origine, des scientifiques issus des grandes institutions académiques. Pourtant, leurs inventions ont profondément transformé les sociétés humaines.
Ces exemples montrent que l’invention ne repose pas uniquement sur la formation initiale. Elle naît également de quatre qualités essentielles : l’observation, la créativité, l’expérimentation et la persévérance.
Ces quatre facultés constituent des moteurs puissants de l’innovation et du progrès scientifique.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de former davantage de scientifiques, mais de former des scientifiques, des ingénieurs et des techniciens capables de transformer leurs connaissances théoriques en solutions concrètes. La formation académique doit nécessairement être accompagnée par l’apprentissage pratique, l’expérimentation, la recherche appliquée et l’immersion professionnelle.
Nous voyons d’ailleurs des titulaires du baccalauréat littéraire devenir d’excellents pilotes, informaticiens, techniciens ou professionnels de terrain grâce à une formation spécialisée et à une pratique rigoureuse. À l’inverse, certains diplômés de haut niveau peuvent éprouver des difficultés à traduire leurs connaissances en réalisations concrètes lorsqu’ils n’ont pas été suffisamment confrontés à la pratique.
Il est donc indispensable de repenser profondément l’orientation de nos systèmes éducatifs. L’Afrique a besoin de scientifiques, d’ingénieurs, de techniciens, d’artisans qualifiés et d’entrepreneurs innovants. Mais elle a également besoin d’historiens, de juristes, de philosophes, de sociologues, d’économistes et de spécialistes des relations internationales.
La science et la technique ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Cependant, lorsqu’elles sont séparées de l’éthique, de l’histoire et de la conscience humaine, elles peuvent aussi produire des instruments de destruction : la bombe atomique, les armes automatiques, les drones militaires et bien d’autres technologies meurtrières.
La question n’est donc pas de choisir entre les sciences exactes et les sciences humaines. Il faut plutôt construire une complémentarité intelligente entre elles.
Si la science est le moteur du développement d’une nation, les sciences humaines en sont le cerveau, la conscience et la boussole.
Former uniquement des techniciens, c’est courir le risque de savoir construire sans savoir pourquoi, pour qui et dans quel intérêt. Former uniquement des théoriciens, c’est risquer de savoir penser le monde sans disposer des moyens pratiques de le transformer.
L’Afrique doit former des femmes et des hommes capables à la fois de penser, d’inventer, de construire et d’humaniser le progrès.
Bonne réflexion.
Dr h.c Jean Baptiste ZEKRE